Les jours passent avec les couleurs

TEXTE & MISE EN SCÈNE : Malvina MIGNÉ

JEU : Louise Gaillard 

LA PIÈCE

La mer est haute sur les sables de l’île maréale et il faudra attendre la prochaine équinoxe avant de pouvoir de nouveau gagner le continent. Au bar du Rivage dans le capharnaüm des soirées embrumées et la ferveur des moments enivrés, les insulaires guettent la marée descendante. Parmi celles et ceux qui se lient d’âme à âme et chantent à sourire déployé, le vieux Morgat manque à l’appel car une tempête vient d’emporter son petit chalutier. Il ne reste de lui que ses plus précieux attributs : deux grandes aiguilles d’argent, un pull de bleu inachevé et des pelotes de laines colorées dont son épouse, Inez piètre tricoteuse, choisit de s’emparer. De son comptoir, Beryl, son unique petit fils regarde sa grand-mère faire ses premiers pas dans les arts du tricots, assistée par les pêcheurs maîtres dans l’art de tisser les filets. Il veille, craignant de la voir disparaître à son tour.

La comédienne Louise Gaillard nous confie un conte d’une grande douceur et nous invite à traverser une plage de temps pour éprouver toute la force de quelques tranches de vies, pages de deuil et instants solidaires. Pour les tempêtes à venir, il y aura l’albatros et ses pitreries enflammées, une falaise impassible, la robuste charpente navale, la chaleur d’une couverture colorée, la profondeur des amitiés…  

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NOTE DE L’AUTEUR

Pendant les jours clos du dernier confinement, j’ai trouvé un chaleureux refuge dans une histoire où l’isolement, l’amitié, le temps alenti et le deuil se sont pensés en paysages insulaires. L’île maréale, partiellement isolée du continent sans pour autant être recluse sur elle-même venait me raconter une toute autre expérience de la solitude que celle que nous avons vécue.


Sur ce territoire isolé et sauvage, j’ai rêvé le bar du « Rivage », cœur battant du port, lieu de fête où se tisse tout le maillage social et solidaire de l’île. J’y revivais la joie d’être entouré.e, le plaisir de se regarder, de s’aimer en silence, de ne rien avoir de plus à se dire, de laisser le hasard et la surprise surgir, de rencontrer, de rire et de se retrouver.


Dans le capharnaüm du bar, sur fond de confidences, d’éclats de rires et de musique, la pratique du tricot s’est invitée pour relier les destins des personnages. Prétexte à la rencontre, elle aide Inez et ses proches à traverser des moments de vie périlleux, à partager là où les mots ne peuvent s’aventurer. Le tricot inachevé que Morgat laisse derrière lui et auquel son épouse se raccroche parle de détresse, de patience, de solidarité, de deuil et de mémoire avec une grande douceur. Blottie dans son pull de laine bleue comme dans les bras son amour perdu, Inez tricote de soirs en soirs des carrés bariolés, comme pour célébrer chaque jour, précieux, d’une touche de couleur. Vidant l’armoire de son époux des restes de pelotes égarées, s’assurant que tout a été tricoté et que chaque ouvrage est bien terminé, Inez tisse des liens entre les êtres et les générations.

Quand la tempête emporte sa grand-mère à son tour, Beryl se retrouve héritier de ces carrés de tricot, comme s’il avait entre les mains des pans entiers de son histoire, des morceaux de réalités qui lui viennent de très loin et qu’il ne sait comment raccrocher, raccommoder, raccorder. Avec le temps et la patience, il finira par les arrimer, les relier, et par en faire une couverture bariolée, chaleureuse et hospitalière. Beryl tricote comme pour raccrocher la vie à la mort, comme pour accepter, s’habituer sans perdre le lien qui l’unissait à celles et ceux qu’il aimait et qui l’ont quitté.

Le cheminement de Beryl questionne notre rapport à l’héritage mais vient dans le même temps le décentrer de la seule notion de « génération » et du facteur familial. Les liens d’amitiés et de solidarités qui existent entre les personnages tous âges confondus donnent à voir des sens de transmissions étonnants : un pêcheur enseigne le tricot à une comptable retraitée, une jeune charpentière se drape dans une couverture tissée par son ami avec la laine de sa grand-mère, Inez tricote dans le bar de son petit fils… Ne se limitant pas à un sentiment nostalgique qui donne parfois à dire que les choses se perdent, ce conte insulaire explore la façon dont elles se décalent, restent et subsistent au-delà de la transmission filiale et genrée. Les jours passent avec les couleurs propose comme une cartographie qui donne à repenser notre rapport aux temps et aux vertiges qui le chahutent.

Par le biais de ce conte initiatique, j’ai cherché à écrire une réelle douceur, une vive accolade, un élan tendre sans mièvrerie, pour donner à vivre, le temps d’un poème, l’étreinte d’un pull bleu ou d’une couverture colorée.

 

Texte & Mise en scène : Malvina MIGNÉ
Jeu : Louise Gaillard

Dossier Artistique